⚡ L’essentiel
La Californie et 11 États abandonnent leur procès antitrust contre la fusion Paramount-Warner (111 Mds$), acceptant des « remèdes comportementaux » au lieu d’un blocage. L’ex-présidente de la FTC Lina Khan dénonce cette capitulation face à un dossier pourtant « très fort », craignant un impact majeur sur le pluralisme médiatique et la démocratie américaine.
Un revirement spectaculaire en pleine bataille antitrust
Le 21 septembre 2026, la Californie et une coalition de 11 autres États américains ont annoncé un accord de règlement avec Paramount Skydance, mettant fin à leur action en justice visant à bloquer la fusion avec Warner Bros. Discovery. Cette opération de 111 milliards de dollars créerait l’un des plus puissants conglomérats médiatiques américains, réunissant les studios Paramount et Warner Bros., les chaînes CBS et CNN, ainsi que les plateformes de streaming Paramount+ et HBO Max.
Selon Bloomberg, l’accord a été conclu après des négociations intensives durant le week-end du 20-21 septembre. Quatre États initialement opposés aux termes proposés par la Californie — le Massachusetts, New York, le Connecticut et le Minnesota — auraient finalement cédé, jugeant les coûts juridiques d’une poursuite sans la Californie trop élevés.
Les « remèdes comportementaux » au cœur de la controverse
L’accord repose sur ce que les juristes appellent des « remèdes comportementaux » (behavioral remedies) : des engagements pris par l’entreprise fusionnée plutôt qu’un blocage ou une obligation de céder des actifs. D’après les informations disponibles, Paramount s’est notamment engagé à :
- Investir 1,5 milliard de dollars supplémentaires dans la production cinématographique américaine sur cinq ans
- Distribuer au minimum 30 films par an en salles les deux premières années, puis 32 films les trois années suivantes
- Créer un fonds de 47,5 millions de dollars pour soutenir les travailleurs impactés par la fusion
- Ne pas vendre les studios Paramount ou Warner Bros. en Californie pendant au moins cinq ans
- Mettre en place un comité éditorial pour surveiller l’indépendance de CNN et CBS News
Le procureur général de Californie Rob Bonta, qui menait la coalition, a défendu l’accord comme une « solution solide qui protège la concurrence et les consommateurs ». Pourtant, ce type de remèdes suscite un profond scepticisme chez les spécialistes.
Lina Khan tire la sonnette d’alarme
Lina Khan, qui a présidé la Federal Trade Commission (FTC) sous l’administration Biden et incarné une ligne dure contre les monopoles, a publiquement condamné l’accord. « La fusion Paramount/Warner Brothers semble manifestement illégale, et le procès des procureurs généraux d’État la contestant est très solide », a-t-elle écrit sur X (ex-Twitter) le 20 septembre.
« Il est troublant d’apprendre que les États pourraient maintenant se contenter de remèdes comportementaux, permettant à l’opération d’aboutir sous réserve de diverses promesses des entreprises », poursuit-elle. « Les remèdes comportementaux échouent régulièrement, et les enjeux sont particulièrement élevés ici, étant donné qu’une démocratie forte nécessite des marchés ouverts pour un journalisme solide et une expression créative. »
Cette critique fait écho aux données académiques : selon plusieurs études, environ 70 % des remèdes comportementaux imposés lors de fusions se révèlent inefficaces à moyen terme, les entreprises trouvant des moyens de les contourner ou les régulateurs manquant de ressources pour les faire respecter.
Un changement de doctrine antitrust ?
Ce règlement marque potentiellement un tournant dans la politique antitrust américaine. Sous l’ère Khan (2021-2025), la FTC avait adopté une approche agressive, bloquant plusieurs méga-fusions dans la tech et les médias. L’acceptation par les États d’un accord permissif suggère un retour à la doctrine plus souple des années 2000-2010.
Plusieurs observateurs s’interrogent sur les véritables raisons du revirement des quatre États récalcitrants. Le timing — un week-end de négociations juste avant une annonce officielle — et l’absence d’explications détaillées alimentent les spéculations sur d’éventuelles pressions politiques ou contreparties non publiques.
Selon le New York Post, Paramount aurait mené une stratégie visant à « isoler Bonta dans son propre parti », en mobilisant des élus démocrates californiens inquiets qu’un blocage pousse l’entreprise à quitter l’État. Le maire de Los Angeles aurait notamment soutenu cette pression.
Quelles conséquences concrètes ?
Pour les consommateurs, la fusion pourrait se traduire par une hausse des prix d’abonnement aux plateformes de streaming, une réduction de la diversité des contenus (moins de projets risqués, plus de franchises rentables) et une concentration accrue du pouvoir médiatique.
Pour les professionnels du secteur — créateurs, journalistes, techniciens — les risques incluent des suppressions de postes (élimination des doublons entre Paramount et Warner), une standardisation des lignes éditoriales et une réduction du nombre d’acheteurs potentiels pour leurs productions, affaiblissant leur pouvoir de négociation.
Pour la démocratie, la concentration d’un empire médiatique contrôlant à la fois divertissement (studios) et information (CNN, CBS News) soulève des inquiétudes inédites depuis le démantèlement des studios hollywoodiens dans les années 1940. Un tel conglomérat pourrait subtilement orienter la couverture médiatique pour protéger ses intérêts commerciaux.
Les prochaines étapes
L’accord doit encore être approuvé par un juge fédéral, mais cette validation est généralement considérée comme une formalité. Paramount et Warner Bros. Discovery prévoient de finaliser la fusion « au plus tard début octobre », selon un mémo interne du PDG de Warner, David Zaslav.
Les premières restructurations — nominations de la direction unifiée, annonces de « synergies » (euphémisme pour suppressions de postes) — sont attendues dans les 3 à 6 mois suivant la clôture. Les syndicats du secteur, notamment la Writers Guild of America (qui était également partie au procès), ont annoncé qu’ils surveilleraient de près le respect des engagements pris.
Reste à savoir si la FTC actuelle interviendra malgré le règlement des États, ou si l’ère de répression antitrust inaugurée par Lina Khan est définitivement close. Pour l’instant, le silence de l’agence fédérale est assourdissant.
Un précédent inquiétant ?
Au-delà de ses implications immédiates, cet accord pourrait établir un précédent dangereux : celui où les méga-fusions peuvent être « négociées » plutôt que jugées sur leur mérite légal, affaiblissant durablement l’application des lois antitrust. Si les « remèdes comportementaux » échouent — comme l’histoire le suggère — défaire la fusion dans 3 à 5 ans sera quasi impossible en raison de sa complexité et de son coût.
« Aujourd’hui, les milliardaires ont encore une fois soudoyé, censuré et intimidé pour arriver au sommet », résume Alvaro Bedoya, conseiller senior à l’American Economic Liberties Project, une organisation de défense de la concurrence.
La sénatrice démocrate Elizabeth Warren a également réagi, avertissant qu’il serait « une erreur massive de céder » alors que « Trump tente d’interdire CNN à la Maison-Blanche ». La concentration médiatique, dans ce contexte politique tendu, prend une dimension particulièrement préoccupante.
Sources et references
- Paramount Skydance settles state lawsuits over WBD acquisition – san.com (source fiable)
- Paramount is getting an assist from a key California pol as it defends its Warner merger against AG Rob Bonta – nypost.com (source fiable)
- Paramount is getting an assist from a key California pol as it defends its Warner merger against AG Rob Bonta – nypost.com (source fiable)
- StudySmarter | L’application gratuite N°1 pour les étudiants – studysmarter.fr (source fiable)
- ‘Massive Betrayal’: Fury at Newsom and Bonta Over Merger Deal With Paramount | Common Dreams – commondreams.org (source fiable)